L’avenir économique du Québec ne se joue pas dans le report des cibles climatiques. Il se construit dans l’action – maintenant, ensemble, et avec ambition.
2026/01/28
Par : Anne-Josée Laquerre, Directrice générale et co-initiatrice de QNP (Québec Net Positif)
Le report des cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES) par le gouvernement du Québec n’est pas un geste de prudence économique. Il représente plutôt un transfert de risques vers les entreprises, les régions, les collectivités et les générations futures.
Cette décision s’éloigne par ailleurs des orientations claires du Comité consultatif sur les changements climatiques, qui recommande de maintenir – voire de rehausser – l’ambition climatique du Québec afin de demeurer sur une trajectoire compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris.
Une économie de gestion de crise n’est pas une économie de prospérité
Selon le plus récent Baromètre de la transition des entreprises de QNP, une entreprise sur deux au Québec a été directement affectée par les changements climatiques au cours de la dernière année. Les impacts sont déjà tangibles : enjeux de santé et de sécurité pour le personnel et la clientèle, réparations après sinistres, interruptions d’activités, ruptures d’approvisionnement, hausse des primes d’assurance. Des coûts substantiels, souvent imprévus. Des impacts réels qui sont le résultat de décennies d’émissions passées et constituent désormais une réalité d’affaires avec laquelle les entreprises doivent composer.
Les décisions prises aujourd’hui en matière de décarbonation n’élimineront pas ces aléas à court terme, mais elles sont essentielles pour éviter des impacts encore plus graves et coûteux à l’avenir. S’appuyer sur la croissance du PIB pour justifier le report des cibles climatiques constitue une lecture incomplète de la performance économique. En fait, les dépenses engendrées par les impacts des changements climatiques contribuent à faire croître le PIB. Toutefois, une économie de gestion de crise détourne le capital de l’investissement productif, érode la productivité, comprime les marges et affaiblit la compétitivité des entreprises. À terme, une part croissante de la richesse est mobilisée pour réparer les dommages plutôt que pour créer de la valeur durable.
Le maintien — et le rehaussement — des cibles de décarbonation est un signal clair qui oriente l’investissement vers l’innovation et les capitaux vers les actifs structurants et la résilience, avec des retombées directes sur la création de valeur durable et l’emploi de qualité.
Le véritable risque pour les entreprises : l’imprévisibilité
Pour les entreprises, l’ambition climatique n’est pas le problème. L’imprévisibilité l’est.
L’incertitude réglementaire freine l’investissement, retarde les décisions stratégiques et nuit à la compétitivité. Reporter les cibles et s’éloigner d’une trajectoire fondée sur la science alimente précisément cette imprévisibilité – au moment même où les entreprises ont besoin d’alignement clair pour planifier, investir et se positionner sur de nouveaux marchés d’avenir.
Compte tenu de l’ampleur du défi et du retard accumulé, accepter un report de cinq ans des cibles, sans plan d’action concret ni incitatifs crédibles pour y parvenir, équivaut à un renoncement, et non à un choix stratégique.
Leadership d’affaires et compétitivité
L’adaptation aux changements climatiques s’impose désormais à l’ensemble des entreprises, qu’elles opèrent sur des marchés locaux ou internationaux, comme un levier de compétitivité et de pérennité.
L’accès aux marchés internationaux dépendra de plus en plus de la capacité des entreprises québécoises à se conformer à des cadres climatiques en rapide évolution. Les fluctuations politiques temporaires ne remettent pas en cause la trajectoire de fond des grandes économies mondiales. L’Union européenne, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud – et de plus en plus la Chine et le Brésil – maintiennent ou renforcent leurs exigences en matière de décarbonation.
Dans ce contexte, l’argument voulant que le Québec soit « le meilleur en Amérique du Nord » en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES) par habitant est insuffisant, voire trompeur. La référence pertinente n’est pas la moyenne nord-américaine, mais bien le niveau d’exigence des marchés où se jouera la création de valeur au cours des prochaines décennies.
L’empreinte carbone d’un produit devient une véritable carte de visite commerciale. Elle peut ouvrir l’accès à des marchés porteurs, ou à l’inverse, en exclure une entreprise. La compétitivité ne se joue plus uniquement sur les coûts et la qualité, mais aussi sur la résilience climatique des chaînes de valeur.
Je tiens à reconnaître les leaders d’affaires, dirigeant(e)s et organisations qui prennent la parole pour rappeler une évidence économique : repousser l’action climatique augmente les coûts et affaiblit la compétitivité. Cela ne protège ni l’économie, ni l’emploi.
Ces prises de position ne relèvent pas du militantisme. Elles relèvent du leadership économique.
Comme dirigeant(e) d’entreprise, l’équation est de plus en plus claire : il est rentable d’investir simultanément dans l’innovation, la productivité et la réduction de l’empreinte carbone. Chez les entreprises engagées et visionnaires, les choix technologiques sont désormais guidés par ce double impératif de performance économique et climatique. Une réduction des cibles québécoises ne modifie en rien ce raisonnement d’affaires – elle crée plutôt un décalage entre les entreprises qui se projettent vers les marchés de demain et le cadre collectif censé les soutenir.
Transformer le recul politique en signal économique fort
Le report des cibles gouvernementales ne doit pas devenir un point d’arrêt. Il peut – et doit – devenir un signal clair pour l’écosystème d’affaires, celui d’un Québec qui choisit de :
- Collaborer, plutôt que de fragmenter
- Investir dans la productivité et la résilience, plutôt que dans la gestion de crise
- Innover et se démarquer, plutôt que subir et improviser
Chez QNP, nous croyons que la transformation climatique est avant tout un projet économique collectif, ancré dans la création de valeur, l’emploi de qualité, la résilience des territoires et la création de richesse collective à long terme.
Les économies qui réussissent sont celles qui envoient des signaux clairs, crédibles et prévisibles. Le maintien – et le rehaussement – des cibles climatiques n’est pas un coût à absorber : c’est un levier stratégique pour orienter l’investissement, renforcer la compétitivité et bâtir une prospérité durable.
L’avenir économique du Québec ne se joue pas dans le report des cibles climatiques. Il se construit dans l’action – maintenant, ensemble, et avec ambition.